« La foudre divine a été enterrée »

Les inscriptions consacrant un lieu frappé par la foudre

Nous l’avons souligné, lors de la publication de l’inscription de Saint-Geoire-en-Valdaine (Rémy et Buisson, 1992), le rite d’enfouissement de la foudre, en Gaule romaine, semble avoir été une spécificité de la province de Narbonnaise, avec peut-être une « exception » chez les Vellaves, comme l’a souligné B. Rémy (Rémy, 1993). Aucune découverte nouvelle n’est venue compléter notre corpus (l’inscription signalée « donnée par la mairie de Manosque » sur le site http://jean.morenon.fr/museum/HTML/conditum.htm d’après Ph. Borgard et les Amis du Vieux Riez, est la numéro 1 du catalogue Rémy et Buisson, 1992).

 

Le rite du bidental en Italie

La majorité des inscriptions relevées est formée de fragments, de plaques ou de blocs, à l’exception d’un autel, et surtout, presque tous ont été trouvés hors contexte archéologique (découvertes anciennes, collections privées, musées…). Pourtant, toutes rappellent l’existence dans cette région du rite du bidental très répandu en Italie. Celui-ci a été repéré, bien sûr à Ostie, avec la fameuse « domus fulminata » (http://www.ostia-antica.org/regio3/7/7-3.htm), à Pompéi, dans la « maison des quatre styles » où, lors de la campagne de fouilles de 2008, W. Van Andriga et son équipe se sont attachés à relever si, dans la pratique quotidienne, les rites décrits par les auteurs anciens étaient bien respectés (http://www.fastionline.org/docs/FOLDER-it-2010-208.pdf).

A Rome, on dispose, pour le recensement des lieux « foudroyés », de l’apport très appréciable des textes littéraires (le recensement, et une carte de situation, sont accessibles à l’adresse http://aphgcaen.free.fr/conferences/bustany.htm et carte des impacts de foudre à Rome :http://aphgcaen.free.fr/conferences/bustany/rome4.jpg).

Une découverte récente, effectuée à Todi (Ombrie), va dans le même sens : http://roma.repubblica.it/cronaca/2010/08/09/foto/fulgur_conditum-6175330/3/

http://www.archeopg.arti.beniculturali.it/index.php?it/271/news/199/todi-scoperta-archeologica

En dehors de l’Italie : En Dacie, à Alba Iulia, un autel dédié à Iupiter Fulgerator comporte à la deuxième ligne la mention « hic fulgur conditum est »

Ioan Piso, Matei Drimbareanu, Fulgur conditum, Acta Musei Napocensis, Año 1999, Número 36, p. 109-110; Année Epigraphique, 1999, n°1284.

Le rite du bidental en Gaule Narbonnaise

Un seul cas probant de bidental a été identifié en Gaule Narbonnaise, c’est celui de Nîmes (dans notre catalogue, le numéro 17), dont la découverte a eu lieu en mai 1745 près de la fontaine, « tourné au levant d’un petit ouvrage de maçonnerie d’environ 4 pieds de longueur, de 15 pouces de hauteur et de 15-16 pouces de largeur, construit en petites pierres quarrées et recouvert en voûte avec des dalles de pierre »

Les sources de la recherche : les textes latins :

Quintilien, Declamationes, 224

 

Apulée, De Deo Socratis, 7 (d’après la traduction en ligne sur le site Remacle.org) :

C’est par eux, par leur entremise, qu’Annibal est menacé en songe de la perte d’un oeil; que Flaminius, à la vue des entrailles de la victime, craint une défaite; que les augures découvrent à Navius Attus la propriété merveilleuse de la pierre à aiguiser; que quelques hommes voient briller des signes précurseurs de la royauté qui les attend; qu’un aigle couronne Tarquin l’Ancien, qu’une flamme illumine la tête de Servius Tullius; enfin, ce sont ces divinités intermédiaires entre les hommes et les dieux qui inspirent les présages des augures, les sacrifices toscans, les vers des Sibylles, et qui indiquent les lieux frappés de la foudre. Ce sont là tout autant d’attributions de ces puissances intermédiaires entre les hommes et les dieux. Certes il ne conviendrait pas à la majesté des dieux suprêmes qu’aucun d’eux présentât un songe à Annibal, ou déchirât la victime de Flaminius, ou fit voler un oiseau près d’Attus Navius, ou mît en vers les prédictions de la Sibylle, ou enlevât le bonnet de Tarquin pour le lui rendre, ou fît paraître tout en feu la tête de Servius sans la brûler. Les divinités du ciel ne sauraient descendre à ces détails : c’est l’emploi de ces puissances intermédiaires dont la demeure est cet espace de l’air contigu à la terre et aux cieux, et qui y habitent, ainsi que chaque espèce animée dans l’élément qui lui est propre, dans l’air tout ce qui vole, sur la terre tout ce qui marche.

 

Lucain, La Pharsale, 1, (d’après la traduction en ligne sur le site Remacle.org) particulièrement les v. 606-609 soulignés :

La foudre, sans nuage et sans bruit, partit des régions du nord et tomba sur le Capitole. Les moindres étoiles accoutumées à briller durant les heures muettes de la nuit, apparurent au grand jour. La lune, dont le disque réfléchissait alors la pleine image du soleil, pâlit, comme frappée de l’ombre de la terre. Le soleil lui-même, au plus haut de sa course, enveloppant son char d’une noire vapeur, plongea le monde dans les ténèbres et fit désespérer du jour. Moins sombre fut la nuit qui enveloppa Mycènes, la ville de Thyeste, quand le soleil recula d’horreur vers son berceau. Vulcain courroucé ouvrit les gueules de l’Etna, mais au lieu de lancer sa flamme vers le ciel, il inclina sa cime béante, et répandit sa lave du côté de l’Italie. Charybde roula une mer de sang, les chiens de Scylla poussèrent des hurlements lamentables. Le feu de Vesta, ravi aux autels, se partage en s’élevant, comme la flamme du bûcher des enfants d’Oedipe. La terre s’ébranle sur sa base, et du sommet chancelant des Alpes s’écroulent des monceaux de neiges. Téthys couvre de ses eaux grandissantes les sommets de l’Atlas et ceux de Calpé. Les dieux indigètes pleurent, et les lares expriment par leur sueur l’état où Rome est réduite. Les offrandes des dieux tombent dans le temple. Les oiseaux sinistres souillent le jour, les bêtes sauvages quittent les forêts et font hardiment de Rome leur repaire. La langue des bêtes fait entendre des paroles humaines ; les femmes enfantent des monstres, et la mère est épouvantée de l’enfant qu’elle a mis au jour. Les sinistres prédictions de la prêtresse de Cumes se répandent dans le peuple. Les ministres sacrés de Bellone et de Cybèle errants et furieux, les membres déchirés, les cheveux épars, glacent les peuples par leurs cris lugubres. Les urnes funéraires gémissent ; un bruit horrible d’armes et de voix se fait entendre dans les forêts inaccessibles ; les fantômes hantent les villes ; les peuples voisins de Rome abandonnent les campagnes ; l’effroyable Erinys courait autour des murs, secouant sa torche allumée et sa chevelure de serpents. Telle l’Euménide excitait la Thébaine Agave ou conduisit le glaive du cruel Lycurgue, telle par la volonté de Junon, Mégère épouvantait Hercule que Pluton n’a pu faire pâlir. On entendit le son des trompettes, et un bruit égal aux clameurs des combattants dans la fureur de la mêlée. L’ombre de Sylla sortit de la terre et rendit d’effrayants oracles ; les laboureurs épouvantés virent au bord de l’Anio Marius briser sa tombe, et lever sa tête du sein des morts.

On consulte les devins toscans ; Arruns et Figulus sont interrogés. Ils ordonnent de purifier les murs de Rome par des lustrations solennelles ; description de cette cérémonie expiatoire. Arruns égorge une victime, considère ses entrailles, et n’y découvre que des malheurs ; Figulus les annonce.

On crut devoir, selon l’antique usage, recourir aux devins d’Étrurie. Arruns, le plus âgé d’entre eux, retiré dans les murs solitaires de Luca, lisait l’avenir dans les directions de la foudre, dans le vol des oiseaux, dans les entrailles des victimes. D’abord, il demande qu’on jette dans les flammes le fruit monstrueux que la nature égarée forme dans un sein qu’elle condamne à la stérilité. Il ordonne aux citoyens tremblants d’environner les murs de Rome, et de les purifier par des lustrations. Tandis que les sacrificateurs en parcourent les dehors, accompagnés de la troupe inférieure des prêtres vêtus de la robe gabienne. Après eux, marche à la tête des vestales, le front ceint des bandelettes sacrées, la prêtresse qui seule a droit de voir Minerve troyenne. Sur leurs pas s’avancent les dépositaires des oracles et des livres des Sibylles qui, tous les ans, vont laver la statue de Cybèle dans les faibles eaux de l’Almon. Ensuite venaient les augures, gardiens des oiseaux sacrés, et les chefs qui président dans les fêtes aux sacrifices des festins, et les prêtres d’Apollon et ceux de Mars, qui portaient à leur cou les boucliers mystérieux, et le grand prêtre de Jupiter qu’on distinguait au voile attaché sur sa tête majestueuse.
Tandis qu’ils suivent à pas lents les vastes détours de l’enceinte de Rome, Arruns ramassa les feux de la foudre, et la terre les reçoit dans son sein avec un triste et profond murmure. Il consacre le lieu où il les a cachés ; il fait amener au pied des autels un taureau superbe et commence les libations. La victime, impatiente, se débat longtemps pour se dérober au sacrifice ; mais les prêtres se jetant sur ses cornes menaçantes, lui font plier le genou et présentent sa gorge au couteau. Cependant, au lieu d’un sang vermeil, un noir poison coule de sa plaie ; Arruns lui-même en pâlit d’horreur ; il observe la colère des dieux dans les entrailles de la victime, et la couleur l’en épouvante ; il les voit couvertes de taches livides et souillées d’un sang corrompu. Le foie nage dans cette liqueur impure, le poumon est flétri, le cœur abattu, l’enveloppe des intestins déchirée et sanglante, et, ce qu’on ne vit jamais en vain dans les flancs des animaux, du côté funeste, les fibres enflées palpitent, du côté propice elles sont lâches et sans vigueur. Dès qu’Arruns a reconnu à ces marques les présages de nos calamités, il s’écrie : « O dieux ! Dois-je révéler au monde tout ce que vous me laissez voir ? Non, Jupiter, ce n’est pas à toi que je viens de sacrifier, j’ai trouvé l’enfer dans les flancs de ce taureau. Nous craignons d’horribles malheurs, mais nos malheurs passeront nos craintes. Fasse le ciel que ces signes nous soient favorables, que l’art de lire au sein des victimes soit trompeur, et que Tagès qui l’inventa nous en ait imposé lui-même. »

Juvénal, Satires VI, v. 557 (d’après la traduction en ligne sur le site Remacle.org) :

Elle mande un augure, ou fait venir exprès
L’astronome savant, le prêtre centenaire
Qui purge les saints lieux qu’a frappés le tonnerre.

 

Perse, Satires, II, v. 26 (d’après la traduction en ligne sur le site Remacle.org) :

Te crois-tu pardonné si la foudre, éclatant,
Ne renverse qu’un chêne, et t’épargne un instant ?…
Dans le sang des brebis si ton corps sur la terre
Ne gît pas tristement en un lieu solitaire,
Dont le prêtre Ergenna nous défend d’approcher

Festus, De la signification des mots

(Fulgur conditum, quod cum scitur, nefas est integi , semper foramine ibi aperto cœlum patet)et d’autres

FULGURITUM, c’est-à-dire fulmine ictum . On croyait que toute place frappée de la foudre devenait aussitôt sacrée, parce que Jupiter semblait se le consacrer ainsi.

Jupiter Fulgur et dieu à la roue

Là où l’étude nous paraît pouvoir être poussée, c’est dans la relation entre le rite romain du bidental et le culte « gaulois » de Taranis, le dieu à la roue. Un autel de Montmirat, Gard, conservé au musée de Nîmes (brisé à la partie supérieure) comporte les deux thèmes associés : le mot « conditum » (de « Fulgur conditum » et la roue de Taranis (notre inventaire, n°15).

La publication par J.-C. Béal d’un pilier (fragmenté) trouvé à Saint-Just d’Ardèche, reconstitué par ses soins, augmente d’un exemplaire notre corpus de 1992 (Béal, 1996).

 

Le lien entre inscriptions commémoratives et lieux naturels

Nos cartes 1 et 2 (Rémy, Buisson, 1992, p. 86-87) montrent à l’évidence l’importance de la présence du mont Ventoux dans la distribution des autels à la foudre et, dans une moindre mesure, de celle du mont Aigoual.

La carte des autels à la roue pourrait être élargie, mais avec le risque de mélanger les données avec celles d’un &autre syncrétisme, si l’on élargissait notre recensement aux autels pyrénéens :

  • Autel à la roue des Pyrénées, musée saint raymond

Autels du musée calvet, cr par grenier dans CRAI : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1954_num_98_3_10302Aspects de la religion romaine en Provence, pp. 328-335

http://www.nemausensis.com/Nimes/musee/MuseeLapidaireEsperandieu.pdf catalogue musée par Espérandieu, en ligne

Au Vieux-Poitiers, les fouilleurs du fanum des Berthons s’interrogent sur la signification d’une fosse maçonnée découverte avec une pierre sculptée sur deux faces, l’une portant une tête et l’autre une rosace : « La signification de cette fosse pourrait correspondre à un fulgur conditum. Cette interprétation est appuyée par le fait que l’enfouissement de la foudre s’éffectuait dans une cavité non maçonnée comme cette fosse, mais également par la découverte lors de la fouille d’une statue cultuelle en calcaire. Mutilée dans la partie supérieure, elle représente un personnage assis dans un fauteuil dont les côtés sont ornés d’une roue, symbole de la foudre. La divinité représentée pouvait-être Jupiter, qu’on associe à l’emblème de la roue ou son équivalent gaulois Taranis dont le nom est dérivé de Taran signifiant « tonnerre ». » (cf : vieuxpoitiers.free.fr/htm/fana.htm)

Bibliographie récente

B. Rémy, Une inscription commémorant la chute de la foudre au Puy, chez les Vellaves / An inscription commemorating a thunderbolt in le Puy among the Vellavi, Revue archéologique du Centre de la France , 1993, Volume 32, p. 167-169

André Buisson , Bernard Rémy, Les inscriptions commémorant la chute de la foudre dans les provinces romaines de la Gaule. A propos d’un nouveau document découvert à Saint-Geoire-en-Valdaine (Isère), Revue archéologique de Narbonnaise, 1992, Volume 25, p. 83-104

BEAL, J.-C. Un nouveau pilier votif gallo-romain : Le monument de Saint-Just-d’Ardèche, Revue archéologique de Narbonnaise, 29, 1996, p. 125-144

 


Bédoucha G., 2011, Les liens de l’eau. En Brenne, une société autour de ses étangs, Paris, co-édition QUÆ Éditions et Editions de la Maison des sciences de l’homme, collection Natures sociales, 688 p.

La Brenne aux mille étangs, fait l’objet d’un livre édité en 2011. L’auteure, spécialiste de la gestion de l’eau dans les territoires arides (Sahara, Yémen), nous rend compte d’une enquête menée sur le long terme autour des rapports entre gestion de l’eau et société dans un petit monde enclavé. Les dates de début et d’achèvement de l’enquête en disent long sur la patiente étude présentée ici. L’ouvrage qui en est le fruit est un très fort volume de 688 pages, dense et passionnant. Ce pays d’en France du Centre, entre Poitou, Touraine et Berry, s’est forgé une histoire faite d’isolement, tout comme la Dombes sa semblable. Il fallait une immersion complète, un engagement personnel fort, pour vaincre les « réticences » et briser les silences des habitants… « Les Brennous, ils sont méfiants » (comme il a été rapporté à l’ethnologue, p. 30) ; c’est chose faite, et l’opiniâtreté de l’auteure a payé : l’introduction de l’ouvrage, écrite dans le style d’un journal de bord, en donne les preuves, notamment par le nombre de remerciements.

L’ouvrage se décline ensuite en trois parties : « L’espace d’une société », « Les liens de l’eau » et, enfin « Autour de l’étang, une société qui se resserre ».

La première partie a pour but de présenter la Brenne, dans ses particularités géologiques et dans son évolution historique. La Brenne est en effet un terroir précieux, d’environ 50 000 hectares pour une dizaine de communes, 750 étangs « historiques » et de nombreux autres, un conservatoire des traditions, déjà labellisé par la création d’un Parc naturel régional en 1989, puis par son inscription sur la liste des zones humides protégées de la convention de Ramsar en 1991. Ce territoire, à l’écart des grands axes de circulation jusqu’à la création d’une voirie de désenclavement sous le second Empire, reste encore aujourd’hui, malgré les dernières mutations de la société contemporaine, héritier et jaloux gardien de traditions multi-séculaires. Le pays de Brenne s’identifie ainsi aux spécificités de sa terre argileuse : la mauvaise terre est la qualité de la vraie Brenne (l’origine même du nom fait problème : saltus Brionis ou simplement « le bren » ? ( cette dénomination médiévale de la m… comme le proposait La Tramblais dans son discours de 1837). Ses sols, qui collèrent aux bottes de Gargantua ( !), font que la Brenne, terre d’eau, est tour à tour brûlée par le soleil et noyée par les pluies piégées dans les moindres creux. Seuls les Brennous de sang peuvent y vivre, comme le confirme l’échec cuisant de l’implantation de migrants (venus de Belgique et du nord de la France principalement) après 1945, lorsque la mutation du métayage au fermage a vidé les campagnes… l’échec de nouvelles méthodes agricoles pourtant bien adaptées ailleurs a condamné ces derniers à s’adapter aux traditions locales… C’est le « devenir Brennous » par l’adoption des modes de culture ancestraux, à tel point que se faire traiter de Brennous peut être parfois vu comme une insulte ! (si l’on est d’ailleurs).

La formation historique de cette terre d’étangs montre là aussi des parallèles très nombreux avec la Dombes: tout d’abord, l’origine des étangs se perd dans la nuit des temps ; ensuite, le relief très particulier de ce terroir, fait de faibles creux piégeant naturellement l’eau de pluie, favorise le développement d’étangs « spontanés », que des abbayes (de Méobec ou de Saint-Cyran) aménagent. Rapidement, des seigneuries laïques (seigneurie de Mézières) s’installent à côté de ces domaines ecclésiastiques pour composer les premiers réseaux d’étangs et utiliser cette composante comme un élément essentiel de la richesse, par les revenus considérables générés par la pisciculture (les revenus sont détaillés lors des évaluations des dégâts occasionnés par les guerres). Rapidement, l’utilité d’organiser les étangs en chaînes est remarquée et des coutumes s’établissent, suivant le droit seigneurial : « chacun peut faire étang, pourvu que ce soit sans préjudice du droit du seigneur ou d’autrui ». L’étang devient le ciment des « liens d’homme à homme », jusqu’à ce que l’on confirme l’utilité d’organiser des étangs en « chaînes », et que la coutume, là encore, vienne fixer les droits et devoirs de chacun des propriétaires de l’eau.

Comme ailleurs, les liens sont forts entre lieux de production et villes de consommation du poisson d’eau douce : pour la Sologne, ce sont les villes de Blois, Orléans, Tours, Paris ou Bourges, pour la Dombes, ce sont Lyon, Mâcon, Genève ou Chambéry, pour la Brenne, ce sont Tours ou Poitiers. Des chemins sont tracés dans ce but d’approvisionnement, d’autant plus que le calendrier multiplie les jours maigres…

De là vient l’expression « les liens de l’eau » (seconde partie) : tout est contrainte dans la gestion de l’eau, en Brenne (comme en Dombes) ; le calendrier des pêches, la crainte de l’inondation, de la pénurie d’eau. De la contrainte naît la solidarité. L’étang d’en bas est prioritaire sur l’étang d’en haut, mais dans les conditions du respect des droits de l’autre !

L’histoire est faite de hauts et de bas, d’eaux et de secs ! Cette rigueur de la vie en Brenne est encore soulignée par la faible espérance de vie de la population et, dès l’époque des Lumières, pour lutter contre les maladies endémiques, on oscille entre continuité et assèchement des étangs ; cela vient éclairer de belle manière les derniers reflets d’une société déjà mise en scène pour la Dombes dans le film de Patrice Leconte « Ridicule »1. Après la crise traversée par la région durant la Révolution et sa volonté d’assécher les étangs (le cas très emblématique de l’étang dit « la mer rouge » est très bien décortiqué), à la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, la Brenne est sauvée par les concours agricoles et les sociétés d’agriculture qui encouragent la bonification des domaines… Le rôle des propriétaires est là encore à souligner, de même que la prise en compte économique des étangs : l’étang est « réservoir de vie et d’argent » (p. 319) et la pisciculture scientifique se développe. Mais attention à respecter l’équilibre traditionnel entre les étangs et le bétail (car les queues d’étangs sont mis à profit pour le pâturage et l’abreuvage des bovins). L’introduction du faucardage, à partir de 1920, va faire croître de plus de 50% le rendement piscicole des étangs. Enfin, depuis les années 1970, la mode est à nouveau à la création d’étangs (dont la superficie passe de 11 à 20% du territoire de la commune de Saint-Michel-en-Brenne) avec tout ce que cela apporte de perturbations dans le système traditionnel de gestion de l’eau. Ainsi, si les étangs apportent la richesse, les propriétaires se doivent d’être attentifs à l’organisation de leurs propriétés autour des réseaux d’étangs, en chaînes, dans lesquelles chaque pièce d’eau a son rôle dans la croissance du poisson ; mais également où chaque terroir a sa spécialité : aux étangs à fond sableux correspondent les élevages de poisson blanc, aux étangs tourbeux l’élevage de la carpe. Tout cela est contraignant et nécessite une discipline traduite dans la coutume : un étang lessivé par une vidange trop rapide devient stérile pour plusieurs années, ainsi il est plus que nécessaire de s’entendre entre propriétaires au sein d’une même chaîne d’étangs. Comme en Dombes, toute l’eau est nécessaire pour remplir les étangs, une vidange intempestive et non programmée dans la chaîne et c’est un déficit en eau pour l’ensemble des étangs du bas.

La troisième partie, « Autour des étangs, une société qui se resserre » est consacrée à l’étude des liens sociaux établis par la tradition et renforcés chaque année par les événements que sont la pèche de l’étang ou les travaux d’entretien. Elle montre que la société s’est façonnée autour de ces temps forts, et que les propriétaires renforcent ces liens chaque année par la distribution de privilèges, ceux de participer à la pèche. Mais attention, un mot peut en cacher un autre : le privilège de participer à une pèche d’étang cache l’effort nécessité par cette journée de travail, et dissimule également l’engagement moral de l’invité à participer à d’autres corvées autour de l’entretien de l’étang.

Tout au long de l’ouvrage, on note une grande similitude avec d’autres régions d’étangs, comme la Dombes2, par exemple : le cœur de Brenne est la Brenne mouillée, comme on connaît la Dombes humide (par opposition à la Dombes sèche), le vrai Brennou est un « mangeur de carpe », il est issu d’une famille de métayers, chez qui la carpe était un élément essentiel de la nourriture. Si l’on a souligné les nombreuses similitudes avec la Dombes, il est aussi nécessaire d’en signaler les différences ; en matière d’alternance entre assec et évolage, en Brenne, l’assec n’a lieu qu’une fois tous les neuf ans, au lieu de trois en Dombes ; quant à la propriété de l’étang, en Dombes on distingue le propriétaire de l’eau, unique durant toute la période d’évolage, des propriétaires de l’assec, qui se partagent les terres inondables, alors qu’en Brenne, le propriétaire de l’étang est unique, pour l’évolage comme pour l’assec. En termes de vocabulaire, à la bonde brennouse correspond le thou dombiste… mais dans ces deux régions, le rôle du savoir populaire est fondamental : chaque étang a son histoire, sa technique et sa vitesse de vidange, tout cela correspond à la coutume locale, et le savoir se transmet de père en fils.

Il fallait, pour donner au grand public les clés d’accès à cette région secrète, une illustration originale. Elle est fournie par un cahier central de 64 photos couleur, 23 cartes et des photographies noir et blanc dans le texte. Si l’on devait formuler un reproche, ce serait dans la petitesse de ces documents qui nécessitent pour leur consultation une très grande attention. On notera l’existence d’inévitables redites, entre des chapitres dont les centres d’intérêt se recoupent régulièrement, mais on gardera surtout l’agréable impression d’un ouvrage aisé à lire, et d’une considérable source documentaire.

notes

1De Patrice Lecomte, 1996, avec Charles Berling, Jean Rochefort, qui raconte l’histoire de la querelle autour des zones humides de la Dombes.

2Cf. notre compte rendu de : Une terre en partage. Liens et rivalités dans une société rurale, MANCERON V., 2005, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, coll. Ethnologie de la France, 258 p., dans Géocarrefour, 80.1, 2005, p. 6.

Pour retrouver cet article et l’imprimer en .pdf, cliquez sur ce lien